Imaginez un peu ! Un artiste, un poète, un amoureux de la vie se sont glissés dans les couloirs de Big Spring au Texas ! Tous bien vivants en un seul homme.
C’est le nouveau chapitre de ce merveilleux personnage de roman, qui a pour originalité d’exister vraiment…et qui n’a pas fini de nous laisser sans voix.
Imaginez d’abord le décor : des dortoirs à 130 détenus, des lits qui se succèdent juste séparés par des murs bas, pas de table, une violence à fleur de peau qui se respire malgré soi…les bruits permanents la nuit, les odeurs terribles du manque d’hygiène, l’impossible intimité, la laideur tapissant les murs…
Et sur le même étage, le même décor répété deux fois, et ainsi sur trois étages, soit environ 750 détenus dans ce bâtiment et autant dans celui d’en face…
Dans son dortoir, notre homme que nous chérissons sous le prénom d’Alé, découvre un codétenu sachant peindre. Cette découverte suffit à lui insuffler le désir de s’unir à ses amis parisiens! en effet ces derniers organisent une grande vente aux enchères pour lui venir en aide. Il décide de peindre son autoportrait, une manière d’être présent lors de l’évènement.
Mais comment faire quand il n’y a rien pour cela ? Qu’à cela ne tienne !
On revisite chaque objet qui nous entoure : la toile sera constituée de toile de jute empruntée aux matelas sur lesquels ils dorment, les pinceaux détournés de leur habituel usage pour les bâtiments, et les peintures ? Alé observe de tous côtés…et il fabrique des pigments à partir de la terre, de l’encre des stylos, de celle de feutres ; mais aussi à partir de cailloux, de poivre, de lessive en poudre… De tout ce qui passe dans ses mains.
Je l’écoute et la même question me bouscule alors que je le sais si malade : où trouve-t-il la force ? Alé semble avoir deviné mes pensées car il précise : « je suis habité d’une lumière intérieure, je me sens si bien, ça me donne des ailes ».
Et il enchaîne sur son travail de créateur : « comme le disait Breton, on vit dans une œuvre artistique et on ne s’en aperçoit même pas ! La terre, les cailloux, le poivre, tout, Béa, tout est vivant, tout est œuvre ; il faut apprendre à regarder autrement ; j’ai cette chance ! »
Sa voix est enthousiaste et il rit à gorge déployée au fur et à mesure qu’il me partage sa joie d’artiste: « j’ai plein d’idées d’œuvres potentielles ; c’est un atelier vivant, comme dans les années 70 lorsqu’on s’exprimait sur une toile en y jetant la peinture, mais je le transpose à aujourd’hui »
« Pour mon autoportrait, on a travaillé à même le sol dès qu’on avait un moment ; la toile fait environ 80cms par 1 mètre, j’ai travaillé les barreaux en couleurs façon Van Gogh, mais au contraire mon portrait est en couleur de terre, en traits qui peuvent paraître durs mais qui sont remplis d’humanité…»
« Et les réactions autour de toi ? »
« Tu as raison, c’était incroyable ! Les autres détenus passaient l’air de rien devant nous en train de peindre, au début aucune réaction puis plus les traits se dessinaient, plus ils s’exclamaient : « oui, c’est ça, oui, c’est trop fort, c’est vraiment ça ! c’est beau ! » ; ils y reconnaissaient leurs propres émotions dans leur vie ici. Les gardiens aussi s’y sont mis, c’était génial ! On a réussi à la rouler et à l’expédier en France pour la vente aux enchères ! »
« Si tu savais ce que je suis heureux ! et j’ai plein de projets dans la tête…mais je prends le temps. »
Sa voix si vibrante donnait l’impression qu’il était tout près, me partageant un moment qu’il venait de vivre en toute liberté ! Et s’il est loin de tout, « dans le trou du cul du monde » comme il dit, il était effectivement libre.
Vous souriez ? Vous sentez comme une immense envie de vivre ? Je connais, c’est « l‘effet Alé ». Il a la grâce de ceux qui savent mettre la vie là où tout incite à s’allonger sans plus bouger, il sait aimer et donner à aimer, il donne toujours et encore pour que nous ayons tous envie de vivre jusque-là.
Ramenons-le !
Béatrice

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